Boldy James & Real Bad Man - Killing Nothing

Boldy James & Real Bad Man - Killing Nothing (chronique, review, tracklist)

 
Sortie : 20 mai 2022
Format : LP
Label(s) : Real Bad Man Records
Genre(s) : Gangsta Rap, Boom Bap, Jazz Rap

Note

Durée
1 h

Killing Nothing est un album collaboratif entre le collectif californien Real Bad Man et le rappeur américain Boldy James, sorti le 20 mai 2022 sur le label Real Bad Man Records.

À l’heure où le rap de rue revient au premier plan — certains parleront de boom-bap, d’autres de “real hip-hop” ou simplement de rappity-rap — une chose est sûre : l’esthétique minimaliste et sans fioritures connaît une nouvelle vitalité. Le succès récent du collectif Griselda y est pour beaucoup, mais des artistes comme Boldy James n’ont jamais cessé d’entretenir cette tradition dans l’ombre. Après plus d’une décennie passée dans l’underground, le rappeur de Detroit connaît aujourd’hui une forme de renaissance, notamment grâce à ses connexions avec l’écurie de Buffalo. Sa recette : un artisanat du rap fondé sur la constance, la précision et un perfectionnement permanent.

Avec Killing Nothing, Boldy James poursuit cette trajectoire avec un disque intégralement produit par le collectif californien Real Bad Man, également connu pour ses activités dans le design vestimentaire. Le duo n’en est pas à son premier coup d’essai : leur collaboration remonte à Real Bad Boldy en 2020. Sans posséder la notoriété d’un Madlib ou d’un Alchemist — deux producteurs dont l’ombre plane souvent sur l’univers sonore de Boldy — le collectif livre ici une série de productions riches en samples, subtilement jazzy et profondément ancrées dans l’héritage des années 1990. Sur ces treize morceaux pour un peu plus de quarante-deux minutes, le rappeur déroule son phrasé monocorde et désabusé pour raconter, avec une précision presque documentaire, les réalités du trafic de drogue et de la violence urbaine.

L’album s’ouvre avec “Water Under the Bridge”, dont les notes de piano résonnantes rappellent immédiatement l’atmosphère classique du “N.Y. State of Mind” de DJ Premier. Dès les premières mesures, Boldy James installe le décor : souvenirs d’école, rancœurs anciennes et longues années passées dans la rue. En quelques vers, il rappelle l’écart entre les apparences et la réalité — « But back in grade school, you was running for student council / Now you a killer and a shooter but we doubt you ». Comme souvent chez lui, une référence inattendue — ici une allusion au célèbre Rumble Pak de la Nintendo 64 — vient humaniser ces récits brutaux, transformant des anecdotes de rue en souvenirs presque familiers.

La dynamique se poursuit avec “All the Way Out”, porté par une ligne de basse roulante et quelques touches d’orgue légères. Sur cette production funkadelic subtilement construite, Boldy glisse des jugements lapidaires — « None of your niggas killers, they just got attempts » — tout en comparant son agilité lors d’une fusillade au “Hokey Pokey”. Le contraste entre humour sec et tension dramatique devient l’un des moteurs narratifs du disque. Le troisième morceau, “Game Time”, marque l’un des moments les plus poignants du projet. Sur une toile de synthés métalliques, le rappeur évoque son passé et les renoncements familiaux qui ont jalonné sa jeunesse : « Mama gave up on me early, damn near called it quits / Seemed like I never stood a chance until I caught a brick. » La production, presque cinématographique, renforce cette impression d’un récit introspectif livré sans pathos mais avec une franchise désarmante.

Sur “Hundred Ninety Bands”, l’atmosphère change légèrement. Des cuivres discrets accompagnent un récit qui oppose la réussite actuelle de Boldy à son passé de misère, dans une structure quasi rags-to-riches. Les thèmes lui sont familiers, mais la précision des détails — évoquant amis disparus et souvenirs de rue — empêche toute impression de répétition. “Medellin”, en duo avec Crimeapple, apporte l’une des rares respirations mélodiques du disque. La production jazzy et le refrain étonnamment accrocheur — « We the Medellín, while these niggas just be medellin’ » — jouent avec la référence au cartel de Pablo Escobar. Le couplet de Crimeapple, livré dans un mélange de spanglish, rivalise même par moments avec celui de l’hôte.

Le ton se durcit à nouveau sur “Cash Transactions”, où Knowledge the Pirate accompagne Boldy sur une boucle poussiéreuse dominée par un piano insistant. Le refrain résume presque toute la philosophie du rappeur : « I’ll probably never love this rap shit more than these cash transactions / I got a passion for selling drugs. » En étirant le mot « druuugs », Boldy semble adresser une pique aux rappeurs qui exagèrent leur proximité avec la rue. “Open Door” rassemble ensuite Rome Streetz et Stove God Cooks autour d’une production vrombissante ponctuée de scratches et de variations inattendues. Les trois MC évoluent dans la même tradition du rap new-yorkais brut, multipliant les couplets sans véritable refrain, dans une joute lyrique dense et sans concession.

En solo sur “Ain’t No Bon Jovi”, Boldy James enchaîne les références hip-hop et les images mordantes. Sur ce beat soul aux accents madlibiens, il lâche notamment : « See straight through these pussy niggas like a CAT scan / Pockets full of blue money or a trap benz. » La fluidité du flow renforce la sensation d’un rappeur qui maîtrise parfaitement son terrain. “Bo Jack (Miller Lite)” introduit un saxophone discret et un ton légèrement plus détendu. Pour une fois, Boldy laisse apparaître une pointe d’humour et de légèreté, sans quitter pour autant l’univers des récits de rue. La tension remonte sur “Sig Sauer”, morceau dominé par une guitare insistante qui se transforme progressivement grâce à de petites variations de production. Ce décor sonore sert de toile à un récit précis de réussite et de paranoïa, où les symboles de luxe côtoient les armes et les souvenirs du trafic.

Avec “5 Mississippi”, Real Bad Man propose l’une des instrumentales les plus singulières du disque : une guitare acoustique qui donne au morceau une coloration presque western. Boldy y évoque notamment la violence des gangs et les regrets qui hantent certaines décisions prises trop tôt. “Seeing Visions” poursuit cette ambiance brumeuse, même si le morceau souffre légèrement d’un refrain plus discret, un défaut parfois reproché au rappeur dont les hooks ressemblent souvent à de simples prolongements des couplets.

L’album s’achève avec le morceau-titre “Killing Nothing”. Porté par un sample afro-pop légèrement désaccordé et une atmosphère presque fantomatique, le titre résume parfaitement l’approche de Boldy James : un récit de dealer livré avec le détachement d’un vétéran qui observe sa propre histoire comme une archive. Les guitares et les textures atmosphériques de Real Bad Man renforcent cette impression d’un documentaire sonore, froid et hypnotique.

Dans la discographie prolifique de Boldy James, Killing Nothing pourrait facilement passer sous le radar, éclipsé par la production plus éclatante de Bo Jackson ou par les invités prestigieux de The Price of Tea in China. Pourtant, pris isolément, le disque révèle une cohérence remarquable. Les beats brumeux et soul de Real Bad Man offrent une toile idéale à la plume précise du rappeur, qui continue de transformer ses souvenirs de rue en chroniques minutieuses. Ce n’est peut-être pas son projet le plus spectaculaire, mais c’est un disque solide, immersif et étonnamment accrocheur — un rappel que, même à un rythme de sortie effréné, Boldy James semble incapable de livrer quoi que ce soit de routinier.

Tracklist (liste des titres)

Tracklist de Killing Nothing de Boldy James & Real Bad Man
Titre Artiste(s) / Featuring Durée
© SPHERAMA.COM
01.Water Under the BridgeBoldy James & Real Bad Man03:30
02.All the Way OutBoldy James & Real Bad Man02:48
03.Game TimeBoldy James & Real Bad Man03:14
04.Hundred Ninety BandsBoldy James & Real Bad Man03:33
05.MedellinBoldy James & Real Bad Man feat. Crimeapple02:50
06.Cash TransactionsBoldy James & Real Bad Man feat. Knowledge the Pirate03:32
07.Open DoorBoldy James & Real Bad Man feat. Rome Streetz & Stove God Cooks03:25
08.Ain't No Bon JoviBoldy James & Real Bad Man02:54
09.Bo Jack (Miller Light)Boldy James & Real Bad Man02:54
10.Sig SauerBoldy James & Real Bad Man03:35
11.5 MississippiBoldy James & Real Bad Man03:00
12.Seeing VisionsBoldy James & Real Bad Man03:30
13.Killing NothingBoldy James & Real Bad Man03:55
Durée totale
  1. 42:40