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Quand les voies romaines étaient parsemées de petites pierres blanches

 

De petites pierres blanches jalonnent méthodiquement certaines routes de l’Antiquité, comme celle de Pompéi. Mais à quoi servaient-elles exactement ? Questions subsidiaires : quel était l’état réel du réseau routier de l’Empire romain et pourquoi le génie civil bénéficiait-il alors d’une telle attention ?

Un réseau routier antique de 400 000 kilomètres

Les vestiges des voies romaines, toujours observables sur le pourtour méditerranéen, de l’Écosse à la Mésopotamie, en passant par l’Afrique du Nord et l’Anatolie, témoignent d’un savoir-faire antique d’une grande ingéniosité. Intrinsèquement lié à la politique d’expansion de la Rome antique, le réseau routier de l’Empire atteint à son apogée les 400 000 kilomètres. Car, en plus de faciliter le déplacement des troupes militaires, les voies romaines permettent également la mise en place d’une administration réactive et compétente, sans oublier la croissance économique facilitée par la rapidité des échanges commerciaux.

À la différence des civilisations méditerranéennes précédentes (Grecs, Phéniciens, Carthaginois) qui ont fondé leur développement commercial uniquement via les voies maritimes, Rome accorde autant d’importance aux transports terrestres qu’à ses ports dotés d’une imposante flottille commerciale. Les voies romaines relient dans un premier temps les principales cités de la péninsule italienne avant de s’étendre à de nombreuses communes de l’Empire. L’usage des routes est alors principalement réservé aux militaires, aux fonctionnaires impériaux, aux personnes chargées de distribuer les courriers mais aussi aux commerçants, voyageurs ainsi qu'aux pèlerins.

Grâce à ce vaste réseau routier, la culture, les croyances et les modes de vie de la civilisation romaine ne se cantonnent pas aux rivages de la Méditerranée et se diffusent profondément à l’intérieur des terres, atteignant parfois des peuples très éloignés géographiquement du centre politique et décisionnel de Rome.

Sur certains axes, de petits morceaux de marbre blanc insérés entre les pavés peuvent être observés, comme cela est le cas sur la voie romaine de Pompéi.

Sur certains axes, de petits morceaux de marbre blanc insérés entre les pavés peuvent être observés, comme cela est le cas sur la voie romaine de Pompéi. | © DR

Une civilisation romaine à la pointe de l'innovation dans le génie civil

Les innovations des Romains dans le génie civil sont nombreuses. Aussi, il serait fastidieux d’en recenser ici l’intégralité. Concernant le réseau routier, les chaussées romaines sont bombées au centre afin de faciliter l’écoulement des eaux pluviales qui se déversent ensuite dans des fossés de drainages situés de chaque côté de la voie. Les pierres sont espacées de manière à ce que les roues des chars puissent toujours circuler facilement dans les rues. La circulation en double sens apparait sur de nombreux tronçons, facilitant le croisement des charrettes et des voitures de transport, une voie routière suffisamment large pour que cinq soldats puissent marcher côte à côte.

Au bord des routes, des colonnes cylindriques sont également érigées par les ingénieux romains à des intervalles réguliers afin d’indiquer la distance jusqu’à la prochaine étape. Des ponts sont construits pour franchir les fleuves, des tunnels longs parfois d’1 km sont creusés pour traverser certaines collines escarpées, des stations routières (stationes) sont même installées le long des routes pour le plus grand confort des voyageurs.

D’après les archéologues, ces petites pierres blanches permettaient de circuler de nuit en agissant comme les dispositifs rétroréfléchissants d'aujourd'hui.

D’après les archéologues, ces petites pierres blanches permettaient de circuler de nuit en agissant comme les dispositifs rétroréfléchissants d'aujourd'hui. | © Benandraille

Et, sur les axes les plus empruntés ou en milieu urbain, de petits morceaux de marbre blanc insérés entre les pavés peuvent être observés, comme cela est le cas sur la voie romaine de Pompéi. D’après les archéologues, ces petites pierres blanches permettaient de circuler de nuit en agissant comme les dispositifs rétroréfléchissants d'aujourd'hui, signalant aux usagers la présence d’une menace éventuelle sur la chaussée, lorsque cette dernière est mal éclairée. En effet, les pierres blanches placées sur les voies romaines font office de réflecteurs « oeil-de-chat » (cat's eye en anglais), utilisant la réflexion de la lumière de la Lune ou des lampes lors des trajets nocturnes.

Mais la comparaison avec l’époque contemporaine s’arrête ici. Car, si les marquages actuels se limitent au milieu et aux bords de la route, ces petits cailloux blancs sont quant à eux parsemés sur toute la surface de la chaussée, entre les pierres principales du pavage. Ainsi, les petites pierres blanches posées sur les routes de la Rome antique agissent comme de petits luminaires en aidant les civils, mais également les patrouilles de vigiles, les cortèges funéraires et autres chars à circuler dans les rues une fois la nuit tombée.

Les petites pierres blanches posées sur les routes de la Rome antique agissaient comme de petits luminaires en aidant les usagers à circuler dans les rues une fois la nuit tombée.

Les petites pierres blanches posées sur les routes de la Rome antique agissaient comme de petits luminaires en aidant les usagers à circuler dans les rues une fois la nuit tombée. | © 10milesbehindme

Des voies romaines différentes de ce que l'on imagine

Contrairement aux idées reçues, les voies pavées / dallées (via lapide strata) ne représentent qu’un très faible pourcentage de l’ensemble du réseau routier de l’Empire romain. Toujours visibles de nos jours dans diverses régions d’Europe, d’Afrique et d’Asie, ces belles et solides voies romaines sont alors beaucoup trop onéreuses pour être généralisées à un Empire dont la superficie avoisine les 5 000 000 de km² en l’an 117 de l’ère chrétienne. De plus, leur entretien nécessite énormément de personnel et donc d’argent. En réalité, les voies romaines sont majoritairement constituées de terre et de sable (via terrana) ou bien de graviers enrobés de béton (via glarea strata).

Contrairement aux idées reçues, les surfaces des voies romaines étaient majoritairement constituées de terre et de sable.

Contrairement aux idées reçues, les surfaces des voies romaines étaient majoritairement constituées de terre et de sable. Ici, la chaussée Jules César sur le plateau du Vexin à Courcelles-sur-Viosne. | © Clicsouris

Autre point à souligner, celui des échanges commerciaux via les voies romaines. À l’époque, si le transport terrestre de marchandises est incomparablement plus important comparé aux civilisations méditerranéennes précédentes, ce flux commercial demeure toutefois très inférieur à celui du transport maritime. L’Empire romain ne peut en effet se passer de ses ports commerciaux qui ont l’avantage d’être moins chers et plus rapides. Des précisions qui certes, relativisent l’image d’un Empire entièrement traversé par des routes pavées, mais qui n’affectent en rien l’ingéniosité des architectes des temps anciens. À l’instar d'un béton romain ultra résistant, l’usage de ces petites pierres blanches insérées sur les voies antiques n’est qu’un exemple parmi tant d’autres du niveau d’excellence dont faisaient preuve les ingénieurs de Rome.

Toutefois, l'impact des voies romaines ne se limitait pas à leur fonctionnalité technique, mais s'étendait profondément dans les sphères sociale, économique et culturelle de l'Empire romain. Ces routes ont joué un rôle crucial dans la consolidation du pouvoir impérial en permettant le déploiement rapide des troupes militaires, le transport efficace des ressources et des denrées alimentaires, ainsi que la propagation des idées, des valeurs et des pratiques culturelles à travers tout le territoire impérial. En facilitant les échanges commerciaux et les déplacements des populations, les voies romaines ont contribué à l'intégration et à l'unité de l'Empire, favorisant un sentiment d'appartenance commune pour les différents peuples qui le composaient.

Enfin, bien que les voies romaines aient largement disparu en tant que systèmes de transport primaires, leur héritage perdure à travers les infrastructures routières modernes construites sur leurs traces, ainsi que dans les langues, les lois, l'architecture et les institutions qui ont été influencées par la civilisation romaine. Aussi, les voies romaines représentent bien plus que de simples routes de transport dans l'Empire antique. En étudiant leur ingéniosité et leur importance, nous pouvons mieux comprendre l'ampleur de l'empreinte laissée par la civilisation romaine dans l'histoire de l'humanité.

Sources :

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  • Sumiyo Tsujimura, "Ruts in Pompeii: the traffic system in the Roman city", Opuscula Pompeiana, vol. 1, 1991, p. 58-90.
  • A.Trevor Hodge, Roman Aqueducts and Water Supply, Gerald Duckworth & Co Ltd, 1995.
  • Raymond Chevallier, Les voies romaines, Picard, 1997.
  • Jonathan Roth, The Logistics of the Roman Army at War, (264 B.C., A.D. 235), Brill Academic Pub, 1998.
  • Ray Laurence, The Roads of Roman Italy: Mobility and Cultural Change, Routledge, 1999.
  • Peter Salway, The Frontier People of Roman Britain, Cambridge University Press, 2009.
  • Mary Beard, Pompéi, la vie d'une cité romaine, POINTS, 2015.
  • Eric Poehler, The Traffic Systems of Pompeii, Oxford University Press, 2017.
  • Jean-Claude Golvin et Gérard Coulon, Le Génie civil de l'armée romaine, Errance, 2021.