V Don - Black Mass

V Don - Black Mass (chronique, review, tracklist)

 
Sortie : 07 février 2020
Format : LP
Label(s) : Serious Soundz
Genre(s) : Gangsta Rap, Drumless, East Coast Hip-Hop
Durée
1 h

À l'ombre des figures les plus médiatisées du rap new-yorkais, V Don s'est imposé comme l'un des producteurs les plus constants de la scène underground. Avec Black Mass, il ne cherche pas à mettre son nom au premier plan, mais à construire un univers où chaque invité trouve naturellement sa place. En une trentaine de minutes, le beatmaker de Harlem assemble un disque dense, austère et remarquablement cohérent, qui fait revivre l'esthétique du boom-bap contemporain sans céder à la nostalgie.

Plutôt qu'un simple album de producteurs accumulant les featurings prestigieux, Black Mass fonctionne comme une œuvre pensée dans son ensemble. V Don privilégie les atmosphères opaques, les nappes inquiétantes, les boucles minimalistes et des batteries sèches qui rappellent autant les grandes heures du rap new-yorkais que les productions modernes les plus cinématographiques. Chaque morceau semble appartenir au même décor urbain, celui d'une ville froide où les récits de survie remplacent toute forme d'esbroufe.

L'ouverture de “Judas”, portée par Adonis, annonce immédiatement cette direction artistique. Le morceau est bref mais remplit parfaitement son rôle d'introduction. Quelques mesures suffisent pour installer cette ambiance pesante où les basses grondent sous une instrumentation volontairement dépouillée. Adonis adopte un ton calme mais déterminé, préférant l'efficacité à la démonstration technique. V Don ne surcharge jamais sa production : il laisse respirer les silences, donnant au morceau une tension presque cinématographique.

Avec “Forefathers”, Dark Lo retrouve un terrain qui lui convient parfaitement. La production prend une dimension plus inquiétante encore, multipliant les variations discrètes sans casser le rythme. Les cassures de batterie interviennent au moment opportun et accentuent la violence contenue du morceau. Dark Lo impose un flow rugueux qui épouse naturellement cette ambiance crépusculaire. L'ensemble évoque davantage une marche funèbre qu'un simple morceau de rap, preuve de la capacité de V Don à créer une véritable narration sonore.

Le troisième titre, “Engraved”, constitue l'un des premiers sommets de l'album. Rigz livre une prestation particulièrement convaincante, mais c'est surtout la construction instrumentale qui retient l'attention. Le changement de beat intervient sans effet gratuit et renouvelle complètement la dynamique du morceau. Cette transition donne l'impression que la musique bascule progressivement vers un territoire encore plus sombre, tout en permettant au rappeur d'adapter son interprétation. V Don démontre ici qu'il sait faire évoluer une production sans rompre sa cohérence.

Après cette montée en intensité, “Boomerang” apporte une respiration relative grâce à la présence de Smoke DZA. Les accords de piano installent une mélancolie discrète qui tranche légèrement avec la noirceur des morceaux précédents. Fidèle à son style décontracté, Smoke DZA privilégie la fluidité plutôt que l'agressivité, offrant un contraste bienvenu. Sans être le morceau le plus spectaculaire du disque, il participe à son équilibre en montrant une autre facette des compositions de V Don, capable de rester austère tout en laissant filtrer une certaine chaleur mélodique.

Le morceau-titre, “Black Mass”, replonge immédiatement l'auditeur dans les profondeurs. Eto évolue sur une production lente, lourde et presque hypnotique. Les textures semblent volontairement étouffées, comme enveloppées dans une brume permanente. Cette économie de moyens renforce paradoxalement l'impact du morceau : chaque caisse claire résonne davantage, chaque ligne de basse paraît plus menaçante. Eto adopte une écriture dense qui s'intègre parfaitement à cette atmosphère sinistre, sans jamais chercher à dominer la production.

La première moitié de l'album s'achève avec “Asolos”, confié à Sauce Heist. Le morceau prolonge la noirceur qui imprègne le disque, mais adopte une progression plus retenue. Si le rappeur livre une prestation convaincante, c'est surtout la production qui s'impose grâce à ses textures inquiétantes et à son rythme volontairement pesant. Les dernières mesures, étirées sans précipitation, renforcent cette impression de malaise diffus qui accompagne l'auditeur jusqu'à la transition suivante.

À ce stade, Black Mass a déjà trouvé son équilibre. Malgré la diversité des invités, chaque morceau semble appartenir au même univers sonore, façonné par les choix de production de V Don. Cette cohérence donne au disque une véritable identité et dépasse largement le simple principe de l'album de producteurs réunissant une succession de collaborations. Pour la suite de l'opus, V Don varie les textures et adapte ses compositions aux personnalités de ses invités, mais sans remettre en cause la ligne directrice du projet, offrant un ensemble qui gagne progressivement en relief tout en conservant sa remarquable homogénéité.

“Get Back”, avec Dave East, constitue sans doute le moment le plus marquant du disque. Dès les premières mesures, une boucle jazzy se déploie sur une rythmique sèche et puissante qui rappelle les grandes heures du rap new-yorkais sans tomber dans l'imitation. Dave East trouve ici un terrain d'expression idéal : son écriture descriptive et son phrasé précis renforcent le réalisme des scènes qu'il évoque. V Don parvient à conjuguer élégance et rugosité, donnant naissance à un morceau qui synthétise parfaitement sa vision musicale. Tout semble parfaitement calibré, du choix des textures jusqu'à la montée progressive de la tension.

L'atmosphère retombe légèrement avec “Weather of March”, interprété par D Polo. Plus introspectif, le morceau privilégie une progression lente où les nappes sonores prennent davantage d'importance que la percussion. L'instrumentale semble presque suspendue dans le temps, créant une sensation de flottement qui contraste avec l'énergie du titre précédent. D Polo livre une prestation convaincante, même si le morceau s'attarde un peu longuement dans sa conclusion. Cette respiration permet néanmoins à l'album d'éviter toute monotonie.

Avec “Since 16”, 38 Spesh et ElCamino renouent avec l'esprit des grandes collaborations de la scène de Buffalo. Les deux rappeurs se répondent avec naturel sur une production volontairement minimaliste, où quelques accords suffisent à installer une ambiance mélancolique. Loin des démonstrations spectaculaires, le morceau mise avant tout sur la complémentarité des voix et sur une écriture fidèle aux récits de rue qui irriguent l'ensemble du disque. V Don laisse volontairement beaucoup d'espace à ses invités, preuve d'une grande confiance dans la force de ses compositions.

Arrive ensuite “Whitey Bulger”, porté par Da$H. Malgré sa très courte durée, le morceau s'impose comme un condensé de l'identité sonore de Black Mass. La production évoque immédiatement le rap new-yorkais des années 1990, avec ses batteries sèches et son ambiance nocturne, sans jamais donner l'impression d'un simple exercice de style. Da$H adopte un ton détaché qui fonctionne parfaitement avec cette instrumentale dépouillée. On regrette presque que le morceau s'interrompe aussi rapidement tant son potentiel semblait pouvoir être développé davantage.

“Baked Alaska” remet immédiatement le disque sur ses rails les plus sombres. Willie The Kid, habitué des productions de V Don, affiche une aisance remarquable sur cette boucle discrètement mélodique. Leur complicité artistique saute aux oreilles : le rappeur sait exactement comment occuper les espaces laissés par le beat, sans jamais chercher à le saturer. Cette économie de moyens fait toute la force du morceau, où chaque détail paraît soigneusement pesé.

L'album se referme enfin sur “Borrowed Time”, confié à Kadeem. Le titre possède une véritable dimension de conclusion. Sans chercher l'effet spectaculaire, V Don privilégie une montée progressive vers une fin presque méditative. Kadeem apporte une présence sobre mais efficace, tandis que la production semble peu à peu s'effacer dans un halo de réverbérations. Après une demi-heure passée dans cet univers crépusculaire, cette sortie en douceur donne au disque une impression d'achèvement parfaitement maîtrisée.

Avec Black Mass, V Don confirme qu'il appartient au cercle des producteurs les plus inspirés de l'underground new-yorkais. Loin des démonstrations tape-à-l'œil, il impose une identité sonore immédiatement reconnaissable, fondée sur des atmosphères épaisses, des rythmiques minimalistes et une science remarquable de la mise en valeur des rappeurs invités. Chaque featuring trouve naturellement sa place, sans jamais rompre la cohérence de l'ensemble.

Si certains morceaux auraient mérité quelques développements supplémentaires, notamment en raison de leur durée très courte, cette concision participe aussi au rythme général de l'album. En une trentaine de minutes, V Don livre un projet dense, homogène et particulièrement immersif, qui séduira autant les amateurs de boom-bap contemporain que les passionnés de productions sombres et cinématographiques.

Tracklist (liste des titres)

Tracklist de Black Mass de V Don
Titre Artiste(s) / Featuring Durée
© SPHERAMA.COM
01.JudasV Don feat. Adonis01:54
02.ForefathersV Don feat. Dark Lo04:04
03.EngravedV Don feat. Rigz02:55
04.BoomerangV Don feat. Smoke DZA02:11
05.Black MassV Don feat. Eto02:51
06.AsolosV Don feat. Sauce Heist02:22
07.Get BackV Don feat. Dave East03:59
08.Weather of MarchV Don feat. D Polo02:31
09.Since 16V Don feat. ElCamino & 38 Spesh02:05
10.Whitey BulgerV Don feat. Da$h01:45
11.Baked AlaskaV Don feat. Willie The Kid02:22
12.Borrowed TimeV Don feat. Kadeem02:17
Durée totale
  1. 29:26