Daniel Son & Futurewave - Shattered Glass

Daniel Son & Futurewave - Shattered Glass (chronique, review, tracklist)

 
Sortie : 3 avril 2026
Format : EP
Label(s) : Brown Bag Money, Futurewave
Genre(s) : Boom Bap, Hip-Hop underground

Note

Durée
1 h

Shattered Glass réunit le rappeur canadien Daniel Son et le producteur Futurewave, figure centrale du boom bap contemporain. Publié le 3 avril 2026 sous les labels Brown Bag Money et Futurewave, ce projet s’inscrit dans la continuité de leurs collaborations et met en avant une esthétique hip-hop underground soignée et cohérente.

Daniel Son n’a jamais vraiment attendu que sa ville le regarde pour avancer. Membre du collectif Brown Bag Money, le MC de Toronto a construit, projet après projet, une discographie dense et respectée dans l’underground, depuis The Gunners avec Giallo Point jusqu’à Yenaldooshi avec Futurewave, en passant par la collaboration remarquée Northside avec Raz Fresco. Après les retrouvailles sur Bushman Bodega et Hare Brained Schemes, puis l’assemblage de Baggage Claims, le duo revient avec Shattered Glass, un disque bref mais tranchant.

Dès “Old Starter Kit”, le ton est donné. Sur une boucle jazz sans batterie, Daniel Son rappe pour la postérité, évoquant ses erreurs passées — “wrong steps” — sans jamais s’y attarder. Ici, la confession est furtive, presque administrative, avant de replonger dans une logique de rendement. Ce minimalisme sonore impose immédiatement la signature de Futurewave : des samples granuleux, découpés comme une pellicule passée dans un projecteur défectueux, dont il refuse volontairement de lisser les aspérités.

“Lil Earl” réintroduit les drums dans un boom bap teinté de jazz, porté par des accords accrocheurs et des basses profondes. L’atmosphère devient plus dense, presque cinématographique, tandis que le MC aligne ses images avec une précision clinique, glissant au passage une punchline mordante — s’il était payé pour chaque cicatrice infligée, il pourrait s’offrir une île. Aucun effet de manche : la ligne passe, puis le flux reprend.

Sur “Shipping Containers”, Futurewave retire à nouveau toute percussion. Le vide devient structure : la voix de Daniel Son fait office de rythmique, chaque consonne frappant comme un rimshot. Il y détaille ses opérations avec la froideur d’un registre logistique — entre banquiers suisses et cargaisons transfrontalières — sans jamais romantiser le propos. Le morceau agit comme un manifeste esthétique : ici, l’absence de batterie n’est pas un manque, mais une méthode.

“Ticket Sales”, en featuring avec Asun Eastwood, prolonge cette logique. Les deux MC évoluent sur une boucle dépouillée, sans filet. Le refrain transforme une règle de commerce de gros en devise existentielle — commander plus pour payer moins — tandis que le couplet d’Eastwood, posé et menaçant, vole presque la vedette avec des images feutrées mais tranchantes. L’alchimie repose sur la friction : deux cadences différentes, exposées sans camouflage.

“Bear Steaks” revient à un format sans batterie, où Daniel Son évoque la sortie de la tempête et la nécessité de tracer sa propre route. Le morceau agit comme un pivot introspectif, sans jamais rompre la ligne froide du disque. Dans la foulée, “Kolors On Queen” réintroduit un lo-fi boom bap nocturne : déambulations urbaines, vigilance constante, et au détour d’un vers, un hommage à un proche disparu — “RIP my brother K” — aussitôt absorbé par le flux. La douleur, ici, ne suspend rien.

“Ocean Smock”, avec Sayzee, injecte une énergie plus instable. Sur une production délicate, portée par des nappes de piano et des rythmiques minimalistes, le featuring apporte un contraste presque chaotique : références sportives, comparaisons débridées, images en rafale. En retour, Daniel Son resserre le cadre, rappelant implicitement sa maîtrise et son économie de moyens.

Le contraste devient frontal avec “Shotgun Draw”, où les drums réapparaissent brutalement. Après plusieurs plages dénudées, ce retour de la percussion frappe avec une lourdeur accrue. Le MC y règle ses comptes avec ceux qui tentaient de l’atteindre sans succès, dans un morceau court, sec, sans détour.

“Broke Routine” amorce la descente finale en observant que certains ne sont tout simplement pas faits pour encaisser les chutes. Puis “Late for Dinner” installe une étrangeté presque surréaliste : visions de fantômes, bruits récurrents, descriptions absurdes — jusqu’à ce sifflement nasal comparé à une flûte jazz. L’humour et le malaise coexistent dans un même souffle, sans signaler lequel domine.

“Hogwash” revient à une structure sans batterie pour dénoncer la saturation musicale contemporaine, Daniel Son y exprimant un rejet clair d’un paysage devenu trop dense pour être sincère. “Bow Flesh” approfondit la paranoïa : rêves de chiens renifleurs, réveils en sueur, prières paradoxales pour des jours meilleurs… mais aussi pour le chaos, comme si l’équilibre ne pouvait exister sans désordre. Une ligne clé s’y glisse — la peur perçue chez les proches — sans emphase, au même niveau que le reste.

Enfin, “All My Dice” clôt l’album sur une note plus ouverte. Daniel Son y regarde vers l’avenir, estimant celui-ci plus lumineux que son passé, sans jamais tomber dans la résolution facile. Le morceau, plus long, agit comme une respiration finale dans un projet qui n’a cessé de comprimer ses émotions.

Avec Shattered Glass, Daniel Son et Futurewave affinent une formule déjà redoutable. Le producteur, qui enregistre, mixe et masterise lui-même ses projets entre deux journées de travail, laisse volontairement la rugosité imprégner le son : une esthétique plus qu’une contrainte. De son côté, le MC adopte une écriture quasi administrative — un “paperwork rap” où chaque ligne ressemble à une entrée de registre — refusant toute sur-explication. Les émotions existent, mais comme des notifications : brèves, puis archivées.

Le résultat est un disque chaotique dans sa structure mais d’une cohérence implacable, où les transitions abruptes et les choix minimalistes renforcent l’impact global. Loin de chercher à séduire, Shattered Glass documente une forme de routine froide, où le hustle devient mécanique et où le trauma se traite comme une tâche quotidienne. Une œuvre qui ne s’impose pas par ses effets, mais par sa persistance — et qui, précisément pour cela, reste en tête bien après la dernière écoute.

Tracklist (liste des titres)

Tracklist de Shattered Glass de Daniel Son & Futurewave
Titre Artiste(s) / Featuring Durée
© SPHERAMA.COM
01.Old Starter KitDaniel Son & Futurewave01:13
02.Lil EarlDaniel Son & Futurewave01:35
03.Shipping ContainersDaniel Son & Futurewave01:31
04.Ticket SalesDaniel Son & Futurewave feat. Asun Eastwood02:52
05.Bear SteaksDaniel Son & Futurewave01:45
06.Kolors On QueenDaniel Son & Futurewave01:28
07.Ocean SmockDaniel Son & Futurewave feat. Sayzee01:56
08.Shotgun DrawDaniel Son & Futurewave01:25
09.Broke RoutineDaniel Son & Futurewave01:37
10.Late For DinnerDaniel Son & Futurewave01:24
11.HogwashDaniel Son & Futurewave01:35
12.Bow FleshDaniel Son & Futurewave01:21
13.All My DiceDaniel Son & Futurewave03:06
Durée totale
  1. 23:54