Les sculptures insolites de Bristol Two Lamps, One Love, une sculpture d’Alex Chinneck installée à Assembly Bristol, détourne les objets urbains en les tordant avec audace. | © Alex Chinneck

Les sculptures insolites de Bristol : Un parcours artistique à ciel ouvert au Royaume-Uni

 

À Bristol, l’art ne se cantonne pas aux galeries : il s’invite dans le quotidien, s’expose à ciel ouvert et interpelle les passants. Connue pour son effervescence culturelle et son esprit frondeur, la ville anglaise s’est forgée une réputation internationale grâce à ses œuvres de rue audacieuses, ses fresques murales — dont celles de Banksy — et surtout ses sculptures insolites qui ponctuent l’espace urbain avec humour et poésie.

Une galerie à ciel ouvert

La dynamique d’art public à Bristol s’est accélérée au début des années 2000, portée par une volonté municipale de revitaliser les espaces urbains par la création artistique. L’émergence de collectifs locaux, l’influence croissante du street art — notamment avec Banksy — et le soutien d’institutions culturelles ont contribué à faire de la ville un véritable laboratoire à ciel ouvert. Ce mouvement s’est structuré autour de projets participatifs, d’appels à création et d’événements comme le Upfest, festival de street art qui attire chaque année des artistes du monde entier.

First Kiss at Last Light, deux lampadaires victoriens entrelacés dans une étreinte sculpturale

First Kiss at Last Light, deux lampadaires victoriens entrelacés dans une étreinte sculpturale, incarnent la poésie urbaine d’Alex Chinneck au cœur d’Assembly Bristol. | © Alex Chinneck

Parmi les créations les plus emblématiques, on retrouve les lampadaires enlacés d’Alex Chinneck, installés dans le quartier d’Assembly. Baptisée First Kiss at Last Light, cette œuvre joue sur les codes de l’urbanisme en tordant littéralement les objets du quotidien pour leur donner une dimension romantique et sculpturale.

Alphabetti Spaghetti, une boîte aux lettres urbaine métamorphosée en nœud sculptural

Alphabetti Spaghetti, une boîte aux lettres urbaine métamorphosée en nœud sculptural, illustre l’art de la distorsion poétique selon Alex Chinneck. | © Alex Chinneck

À quelques pas, le même artiste propose Alphabetti Spaghetti, une boîte aux lettres rouge en fonte, nouée comme un spaghetti. Cette sculpture détourne ainsi l’objet urbain avec humour, évoquant une absurdité joyeuse au cœur du quotidien.

Wring Ring, une cabine téléphonique rouge torsadée par Alex Chinneck

Wring Ring, une cabine téléphonique rouge torsadée par Alex Chinneck, réinvente un symbole britannique en sculpture urbaine déformée. | © Alex Chinneck

Autre curiosité : les cabines téléphoniques en spirale, vestiges d’une époque révolue, réinventées en installations artistiques qui semblent fondre ou s’enrouler sur elles-mêmes. Ces œuvres de Chinneck, à la fois ludiques et mélancoliques, interrogent notre rapport au progrès et à la mémoire collective.

Des animaux colorés et des ballons fantaisistes

Dans le centre-ville, il arrive que surgissent des gorilles colorés au détour d’une rue. Ces sculptures, souvent peintes par des artistes locaux, ont marqué les esprits lors du projet communautaire Wow! Gorillas, lancé en 2011 par le Bristol Zoo à l’occasion de son 175e anniversaire. Exposées dans les rues de Bristol du 6 juillet au 7 septembre, ces 61 œuvres grandeur nature visaient à sensibiliser au bien-être animal tout en embellissant l’espace public. Elles ont ensuite été vendues aux enchères le 29 septembre 2011, rapportant 427 300 £ reversés à des œuvres caritatives. Certaines ont poursuivi leur parcours à Londres, exposées dans des lieux emblématiques pour prolonger leur impact.

Blackbeard Silverback, gorille peint par Jane Veveris Callan, exposé au cimetière d’Arnos Vale de Bristol

“Blackbeard Silverback”, gorille peint par Jane Veveris Callan, exposé au cimetière d’Arnos Vale dans le cadre du projet Wow! Gorillas à Bristol (2011). | © Sa//y

Les ballons à air chaud surdimensionnés, quant à eux, apparaissent chaque été lors du Bristol International Balloon Fiesta, l’un des plus grands festivals de montgolfières d’Europe. Ces formes flottantes, parfois suspendues ou posées sur des socles, rendent hommage à l’histoire aéronautique de la ville et incarnent l’esprit d’aventure qui anime Bristol.

Une ville qui cultive l’étrange

Bristol ne se contente pas d’exposer des œuvres : elle les intègre à son tissu urbain, les rend accessibles et interactives. Le projet Follow Me de Jeppe Hein, installé à l’Université de Bristol, invite les visiteurs à suivre un parcours de miroirs et de formes géométriques qui changent de perspective selon l’angle de vue. Cette installation joue sur la surprise et la curiosité, transformant l’espace en un terrain d’expérimentation visuelle.

Follow Me, installation interactive de Jeppe Hein à l’Université de Bristol

“Follow Me”, installation interactive de Jeppe Hein à l’Université de Bristol, invite les passants à jouer avec les reflets et les perspectives. | © University of Bristol

Connu pour ses œuvres ludiques et participatives, Jeppe Hein cherche ici à provoquer une interaction directe entre l’art et le passant. Les miroirs fragmentent le paysage, reflètent les mouvements et invitent à une exploration active. L’œuvre devient ainsi un jeu de regards croisés, une invitation à ralentir, à se déplacer autrement, à redécouvrir un lieu familier sous un angle inattendu.

D’autres installations, comme Palm Temple de Luke Jerram, jouent avec la lumière et les reflets pour créer des expériences sensorielles uniques. Figure locale incontournable, Jerram est connu pour ses œuvres itinérantes comme Museum of the Moon ou Play Me I'm Yours, qui ont voyagé bien au-delà de Bristol tout en conservant un ancrage local fort. Commandée à l’origine par Sky Arte en Italie pour célébrer les 600 ans du dôme de Brunelleschi à Florence, l’œuvre a depuis trouvé sa place permanente devant le département de chimie de l’Université de Bristol.

Les vitraux dichroïques et le sol miroir du Palm Temple

Les vitraux dichroïques et le sol miroir du Palm Temple transforment la lumière naturelle en une chorégraphie de reflets colorés, en perpétuelle évolution. | © Luke Jerram

Réalisé en bois de cèdre, Palm Temple s’inspire de l’architecture sacrée et adopte une structure en spirale évoquant deux paumes jointes en prière. Ses panneaux dichroïques rappellent le vitrail et diffusent une lumière changeante, tandis qu’un sol miroir reflète le dôme au-dessus. À l’intérieur, le spectacle est saisissant : le temple relie ciel et nuages à la terre, se métamorphosant au gré de la météo et de la lumière. La nuit, il s’illumine de l’intérieur, prolongeant l’expérience dans une atmosphère presque méditative.

La nuit venue, Palm Temple s’illumine de l’intérieur

La nuit venue, Palm Temple s’illumine de l’intérieur, révélant sa structure en spirale comme une lanterne sacrée ouverte sur le ciel. Une invitation à la contemplation silencieuse. | © Luke Jerram

Cette profusion artistique témoigne d’une volonté municipale affirmée : faire de Bristol un laboratoire de l’art public, où l’étrange devient familier et où chaque sculpture raconte une histoire — celle d’un quartier, d’un souvenir ou d’un rêve collectif. À travers des œuvres comme Palm Temple, la ville explore les liens entre science, spiritualité et environnement, et invite les passants à ralentir, à observer, à écouter ce qui souvent reste invisible.

Au-delà de leur dimension esthétique, plusieurs sculptures de Bristol s’inscrivent dans une démarche écoresponsable. Certaines sont réalisées à partir de matériaux recyclés ou de bois récupéré, tandis que d’autres favorisent l’inclusion en intégrant des dispositifs interactifs accessibles aux personnes en situation de handicap. Cette approche témoigne d’un engagement croissant des artistes et des institutions pour un art public durable, inclusif et en dialogue avec les enjeux contemporains.

Vue extérieure de Hollow, dont la façade en Douglas évoque les hauteurs variables d’une canopée forestière

Vue extérieure de Hollow, dont la façade en Douglas évoque les hauteurs variables d’une canopée forestière. L’installation s’intègre discrètement au paysage des Royal Fort Gardens. | © Katie Paterson

À l’intérieur de Hollow, la lumière traverse des ouvertures ponctuelles

À l’intérieur de Hollow, la lumière traverse des ouvertures ponctuelles, créant une atmosphère intime et changeante selon l’heure du jour. Chaque fragment de bois raconte une histoire géologique ou botanique. | © Katie Paterson

Un exemple emblématique de cette sensibilité écologique est l’œuvre Hollow, inaugurée en 2016 dans les Royal Fort Gardens de l’Université de Bristol. Conçue par Katie Paterson en collaboration avec le studio Zeller & Moye, cette architecture immersive rassemble plus de 10 000 échantillons de bois issus d’espèces du monde entier — du bois pétrifié vieux de 390 millions d’années aux essences les plus rares et menacées. Sa structure évoque une canopée forestière, laissant filtrer la lumière comme à travers les feuillages, et invite à une méditation sur le temps, la biodiversité et la mémoire des forêts.

Impossible de parler d’art public à Bristol sans évoquer Banksy, enfant du pays et figure mondiale du street art. Son œuvre Well Hung Lover — également connue sous le nom de Naked Man Hanging From Window — a été peinte en 2006 sur le mur d’une clinique de santé sexuelle de Frogmore Street, au-dessus de Park Street. La fresque représente un homme nu suspendu à une fenêtre, surpris par le retour inopiné du mari de sa maîtresse : une scène à la fois absurde, ironique et typiquement banksienne.

Well Hung Lover — ou Naked Man Hanging from Window — de Banksy

Première œuvre de Banksy officiellement autorisée par une ville britannique, Well Hung Lover — ou Naked Man Hanging from Window — s’affiche sur Park Street depuis 2006.| © Banksy Explained

Ironie du sort, l’artiste aurait confié qu’il ignorait la fonction du bâtiment, avant de juger la coïncidence « plutôt drôle ». En 2006, l’œuvre devient la première pièce de street art à obtenir une autorisation officielle au Royaume-Uni, après un vote du conseil municipal de Bristol. Malgré les traces de vandalisme apparues ces dernières années, elle reste visible aujourd’hui — symbole d’une ville qui laisse l’art s’exprimer librement, sur ses murs comme dans ses ruelles.

Une invitation à la flânerie

Ce parcours artistique se découvre à pied en suivant un itinéraire reliant certains des quartiers les plus emblématiques de Bristol. Bien qu’il ne soit pas balisé systématiquement par des panneaux permanents dédiés à l’art urbain, il est largement relayé par l’office du tourisme et les guides locaux — notamment via Visit Bristol — qui indiquent des points de repère, des cartes et des blue information points dans le centre-ville. Le visiteur peut ainsi descendre depuis Assembly, passer par le centre-ville, longer le Harbourside puis monter vers Stokes Croft et le parc Victoria.

Cette approche souple et évolutive permet une exploration libre, ponctuée de sculptures insolites, d’installations interactives et de fresques murales qui jalonnent l’espace urbain. Entre héritage industriel et effervescence créative, Bristol confirme son statut de laboratoire à ciel ouvert, où l’art dialogue avec la ville et ses habitants au quotidien.

Références bibliographiques :

  • Alex Chinneck, “Wring Ring”, sculpture publique à Bristol, 2023. URL 
  • Alex Chinneck, “Alphabetti Spaghetti”, installation artistique à Bristol, 2022. URL 
  • Visit Bristol, “Public Art in Bristol: Sculptures and Installations”, guide touristique. URL 
  • Luke Jerram, “Palm Temple”, installation lumineuse à Bristol, 2020. URL 
  • Jeppe Hein, “Follow Me”, parcours artistique à l’Université de Bristol. URL 
  • Bristol Post, “Gorilla Sculptures Return to Bristol Streets”, article du 15 juillet 2023. URL 
  • Bristol International Balloon Fiesta, “History of the Fiesta and Balloon Sculptures”, dossier événementiel. URL 
  • Katie Paterson, “Hollow”, installation immersive au Royal Fort Gardens, Bristol. URL