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Lire plusApollo Brown & Joell Ortiz - Mona Lisa (chronique, review, tracklist)
Format : LP
Label(s) : Mello Music Group
Genre(s) : Boom Bap, East Coast Rap, Rap conscient
Mona Lisa, publié en 2018, réunit deux figures majeures du hip-hop indépendant américain : le rappeur Joell Ortiz et le producteur Apollo Brown. Loin des effets de mode, les deux artistes livrent un album profondément personnel, où l'écriture introspective de l'ancien membre de Slaughterhouse rencontre les compositions soul et boom-bap du beatmaker de Detroit dans un équilibre remarquable.
Depuis le début de sa carrière, Joell Ortiz s'est imposé comme l'un des lyricistes les plus respectés de sa génération. Son passage au sein de Slaughterhouse a mis en lumière sa virtuosité technique, mais aussi une tendance à voir ses qualités individuelles diluées dans la force collective du groupe. Avec Mona Lisa, il retrouve un espace d'expression plus intime, propice aux récits autobiographiques et aux réflexions sur son parcours. Face à lui, Apollo Brown confirme une nouvelle fois son talent pour créer des productions organiques où les samples soul, les batteries sèches et les orchestrations mélancoliques servent avant tout le récit.
Dès l'introduction, “Brushstrokes”, le titre annonce l'intention artistique du projet. Plus proche d'un prélude que d'un véritable morceau, il installe immédiatement une atmosphère chaleureuse et contemplative. Comme les premiers coups de pinceau d'un peintre avant l'apparition du tableau, cette courte ouverture prépare l'auditeur à pénétrer dans un disque construit autour du souvenir, de la mémoire et des émotions.
“Reflection” entre immédiatement dans le vif du sujet. Joell Ortiz revient sur les bouleversements de sa carrière avec une sincérité désarmante, notamment les conséquences de la disparition de Slaughterhouse. Loin du règlement de comptes, il privilégie le recul et l'acceptation, transformant cette page difficile en réflexion plus universelle sur l'évolution d'un artiste. Les cordes discrètes et les nappes mélancoliques imaginées par Apollo Brown accompagnent parfaitement cette introspection sans jamais l'alourdir.
Avec “My Block”, le disque prend une dimension plus narrative. Joell Ortiz replonge dans les souvenirs de son quartier de Brooklyn, non pas pour idéaliser son passé, mais pour montrer comment celui-ci a façonné son identité. Les descriptions du quotidien, les personnages rencontrés et les scènes de rue composent un portrait vivant où la nostalgie ne masque jamais les difficultés sociales. La production, construite autour d'un sample soul lumineux, apporte une chaleur qui équilibre parfaitement la dureté du récit.
Le ton change avec “Cocaine Fingertips”. Plus démonstratif, le morceau offre à Joell Ortiz l'occasion de rappeler pourquoi il demeure l'un des meilleurs techniciens du micro. Les jeux de mots, les métaphores et les punchlines s'enchaînent avec une fluidité impressionnante, sans jamais donner l'impression d'un exercice gratuit. En retrait, Apollo Brown privilégie une instrumentation minimaliste où une ligne de basse subtile laisse toute la place aux rimes, preuve d'une production pensée avant tout pour mettre l'écriture en valeur.
“Grace of God” constitue l'un des sommets émotionnels de cette première moitié. Soutenu par les scratches de DJ Los, le morceau raconte l'ascension d'un jeune homme issu des quartiers populaires, conscient que son destin aurait pu suivre une toute autre trajectoire. Joell Ortiz évite soigneusement les clichés de la réussite personnelle : il rappelle combien la chance, les rencontres et les circonstances ont également contribué à son parcours. Les orchestrations d'Apollo Brown, plus amples qu'auparavant, donnent au morceau une dimension presque cinématographique qui renforce encore son impact.
La première partie de l'album s'achève avec “That Place”, sans doute le morceau le plus bouleversant du disque. À travers deux souvenirs liés à l'hôpital, Joell Ortiz entremêle la violence de la rue et les angoisses de la vie familiale dans un récit d'une grande justesse. Son écriture refuse tout sensationnalisme : chaque détail nourrit le propos avec une sobriété qui renforce encore l'émotion. Les nappes mélancoliques d'Apollo Brown, discrètes mais omniprésentes, prolongent cette tension jusqu'à faire de ce titre l'un des moments les plus forts de Mona Lisa.
La seconde moitié de Mona Lisa déplace progressivement le regard vers les conséquences des expériences racontées jusque-là. Les souvenirs d'enfance et les épisodes liés à la rue laissent davantage de place aux relations personnelles, aux responsabilités de l'âge adulte et aux réflexions sur les choix qui façonnent une existence. Sans modifier l'équilibre général du projet, Joell Ortiz approfondit son approche introspective tandis qu'Apollo Brown adapte ses productions à ces nouvelles nuances, privilégiant toujours des atmosphères chaleureuses et organiques.
Avec “Word...”, le rappeur explore une facette plus intime de son écriture. Le morceau s'éloigne des récits de survie pour se concentrer sur les liens humains et les émotions qui accompagnent les différentes étapes de la vie. La production d'Apollo Brown, portée par une ligne de basse souple et une ambiance apaisée, offre un contrepoint idéal à cette confession personnelle. Cette capacité à alterner entre récits urbains, souvenirs familiaux et moments de vulnérabilité constitue l'une des grandes forces de Mona Lisa.
“Decisions” replonge ensuite dans les dilemmes qui ont jalonné la jeunesse du rappeur. Entre la tentation de poursuivre une vie tournée vers l'argent facile et la conviction de pouvoir s'imposer grâce à la musique, Joell Ortiz décrit les choix qui façonnent une existence sans jamais donner l'impression de réécrire son histoire avec complaisance. La production, plus sombre et volontairement dépouillée, installe une tension permanente qui traduit parfaitement les hésitations évoquées dans le texte.
Le ton se durcit avec “Timberlan'd Up”, seule véritable collaboration de l'album. L'arrivée de Royce Da 5'9" offre une brève réunion entre anciens membres de Slaughterhouse, mais le morceau évite soigneusement de jouer uniquement sur la nostalgie. Les deux rappeurs affichent une complicité intacte, échangeant des couplets incisifs avec une précision remarquable. Derrière eux, Apollo Brown retrouve un boom-bap plus rugueux où les batteries claquent avec autorité, rappelant combien cette esthétique demeure intemporelle lorsqu'elle est exécutée avec autant de maîtrise.
Après cette démonstration de technicité, “Come Back Home” retrouve une dimension plus contemplative. Joell Ortiz regarde une nouvelle fois vers son quartier d'origine, mais avec le recul de celui qui a quitté les lieux sans jamais couper le lien qui l'unit à son passé. Le morceau ne verse ni dans l'idéalisation ni dans le regret ; il évoque simplement les souvenirs qui continuent d'habiter un homme malgré les années. Les échantillons soul choisis par Apollo Brown renforcent cette impression de mémoire vivante, comme si les images défilaient naturellement au fil de la musique.
Le morceau-titre, “Mona Lisa”, conclut le projet avec élégance. Fidèle à l'esprit de l'album, Joell Ortiz ne cherche pas une conclusion spectaculaire mais une synthèse de ce qui précède. Son écriture rassemble les thèmes abordés tout au long du disque — l'enfance, la famille, les épreuves, la réussite et les choix — dans une réflexion apaisée sur le temps qui passe. Apollo Brown accompagne cette conclusion avec une production ample, riche en nuances, qui laisse progressivement s'éteindre l'album sans rompre le climat d'intimité construit depuis les premières mesures.
Pris dans son ensemble, Mona Lisa illustre parfaitement ce que peut produire la rencontre entre deux artistes arrivés à pleine maturité. Joell Ortiz y signe probablement l'une de ses prestations les plus personnelles, abandonnant régulièrement la virtuosité démonstrative pour privilégier le récit, l'émotion et l'observation. De son côté, Apollo Brown confirme une nouvelle fois son statut de maître du boom-bap contemporain grâce à des compositions organiques, élégantes et d'une remarquable richesse sonore.
Sans chercher à réinventer les codes du hip-hop, Mona Lisa démontre qu'un album peut encore captiver uniquement par la qualité de son écriture, la finesse de ses productions et la sincérité de son propos. Cette collaboration entre deux artisans exigeants dépasse le simple exercice de style pour devenir un véritable récit de vie, porté par une cohérence artistique qui ne faiblit jamais. Une œuvre sobre, profondément humaine et sans conteste l'une des plus belles collaborations rap de la fin des années 2010.
Tracklist (liste des titres)
| N° | Titre | Artiste(s) / Featuring | Durée |
|---|---|---|---|
| © SPHERAMA.COM | |||
| 01. | Brushstrokes | Apollo Brown & Joell Ortiz | 00:44 |
| 02. | Reflection | Apollo Brown & Joell Ortiz | 03:52 |
| 03. | My Block | Apollo Brown & Joell Ortiz | 03:43 |
| 04. | Cocaine Fingertips | Apollo Brown & Joell Ortiz | 03:09 |
| 05. | Grace of God | Apollo Brown & Joell Ortiz feat. DJ Los | 03:52 |
| 06. | That Place | Apollo Brown & Joell Ortiz | 03:36 |
| 07. | Word... | Apollo Brown & Joell Ortiz | 03:39 |
| 08. | Decisions | Apollo Brown & Joell Ortiz | 03:21 |
| 09. | Timberlan'd Up | Apollo Brown & Joell Ortiz feat. Royce Da 5'9" | 03:29 |
| 10. | Come Back Home | Apollo Brown & Joell Ortiz | 03:46 |
| 11. | Mona Lisa | Apollo Brown & Joell Ortiz | 02:50 |
| Durée totale |
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