Boldy James & The Alchemist - Bo Jackson

Boldy James & The Alchemist - Bo Jackson (chronique, review, tracklist)

 
Sortie : 13 août 2021
Format : LP, Digital
Label(s) : ALC Records
Genre(s) : Boom Bap, Rap underground, Hip-Hop US
Durée
1 h

Bo Jackson n’est ni une prise de pouvoir spectaculaire ni une rupture esthétique. C’est autre chose : un disque de consolidation au sens le plus noble du terme. Après une année 2020 qui l’a vu multiplier les projets majeurs et passer du statut de secret bien gardé à celui de figure incontournable du rap indépendant américain, Boldy James retrouve The Alchemist pour un nouvel album qui agit comme une démonstration de maîtrise. Plus ample que The Price of Tea in China, mais tout aussi rigoureux, Bo Jackson transforme les récits de survie, de trafic et de mémoire urbaine en une expérience presque cinématographique.

Le titre lui-même dit déjà beaucoup. Bo Jackson fut l’une des rares figures sportives capables d’exceller simultanément dans plusieurs disciplines. Le parallèle n’a rien d’anecdotique : Boldy s’y projette comme une figure ayant changé de terrain sans renier son origine. L’album parle autant d’élévation que d’enfermement, autant de réussite que des ombres qui continuent de suivre celui qui s’en extrait.

Une ville fantôme racontée sans emphase

Depuis My 1st Chemistry Set, la relation entre Boldy James et The Alchemist repose sur une logique particulière : aucun des deux ne cherche à dominer l’autre. Le producteur construit des espaces, le rappeur les habite. Sur Bo Jackson, cette mécanique atteint probablement son point d’équilibre le plus impressionnant.

Dès “Double Hockey Sticks”, l’album impose son vocabulaire. Une boucle de piano glaciale installe une tension immédiate avant une bascule instrumentale qui ouvre progressivement le décor. Boldy entre sans hausser le ton : débit ralenti, phrases courtes, détails jetés comme des indices. Ce n’est pas du storytelling classique, mais une succession d’images qui finissent par dessiner un territoire entier. Le morceau agit comme un manifeste : ici, rien ne sera spectaculaire, tout passera par l’accumulation de détails.

“Turpentine” poursuit ce travail de construction atmosphérique avec une production plus organique, presque étouffante dans sa douceur. Là où certains albums du même registre cherchent la noirceur brute, The Alchemist préfère ici une forme de mélancolie toxique. Boldy s’y montre particulièrement efficace dans sa capacité à faire coexister menaces implicites, souvenirs et observations sans jamais donner l’impression de raconter une histoire fermée.

Le premier grand moment collectif arrive avec “Brickmile to Montana”. La présence de Benny The Butcher n’a rien d’un simple clin d’œil à l’écosystème Griselda : le morceau repose précisément sur la confrontation entre deux écritures proches mais complémentaires. Benny apporte une énergie plus directe, presque démonstrative, tandis que Boldy conserve cette froideur distante qui finit souvent par rendre ses vers plus inquiétants encore. La production, lourde mais jamais saturée, donne au titre une densité remarquable.

“E.P.M.D.” agit ensuite comme un recentrage. Plus souple rythmiquement, plus ouvert mélodiquement, le morceau montre un Boldy qui prend davantage de recul sur sa propre trajectoire. Derrière les références au trafic et aux rapports de force habituels, on entend surtout un artiste conscient de son nouveau statut et du regard qu’il attire désormais.

Le disque gagne en ampleur sans perdre sa tension

Avec “Steel Wool”, le duo livre l’un des morceaux les plus représentatifs de l’album. La boucle semble volontairement minimale, mais chaque détail sonore vient accentuer une sensation de paranoïa permanente. Boldy y retrouve sa forme la plus immersive : ses personnages existent en quelques lignes, ses souvenirs apparaissent sans explication, ses menaces restent souvent inachevées. L’ensemble produit une impression de réalisme étrange, comme si le rappeur refusait systématiquement toute dramatisation.

Le sommet narratif du disque arrive probablement avec “Photographic Memories”. L’instrumentale s’ouvre davantage et accueille Earl Sweatshirt puis Roc Marciano dans un registre presque contemplatif. Là où Earl apporte une présence plus diffuse et introspective, Roc Marciano joue sur la précision du détail et l’élégance froide. Pourtant, malgré la qualité des invités, Boldy reste le centre du morceau : sa manière de faire émerger des scènes entières à partir de quelques fragments donne au titre une profondeur particulière.

“Speed Trap” réintroduit immédiatement le mouvement. Le morceau avance comme une fuite continue : rythmes plus nerveux, narration plus mobile, sensation constante d’urgence. C’est aussi l’un des rares moments où Boldy accélère légèrement son débit sans perdre sa retenue habituelle.

Après cette montée de tension, “Diamond Dallas” apporte une respiration inattendue. Le refrain chanté de Stove God Cook$ donne au morceau une couleur plus mélancolique qu’il n’y paraît au premier abord. Derrière ses images de réussite et de luxe se cache une forme de romantisme déformé, presque maladif.

Plus court et plus frontal, “Flight Risk” fonctionne comme un interstice. Le morceau donne presque l’impression de s’interrompre avant d’avoir totalement déployé son potentiel, mais cette brièveté contribue aussi à la dynamique du disque.

Quand la mise en scène devient aussi importante que le texte

“Illegal Search & Seizure” est l’un des morceaux les plus ambitieux du projet sur le plan sonore. The Alchemist construit un décor mouvant, traversé de voix, de textures et d’éléments qui évoquent autant le souvenir que la menace immédiate. Boldy y introduit plus explicitement des questions liées au contrôle, à la violence institutionnelle et aux rapports de pouvoir, sans jamais transformer le morceau en manifeste.

“Fake Flowers” marque un nouveau pic du disque. La réunion avec Curren$y et Freddie Gibbs rappelle certaines collaborations passées autour de l’univers d’Alchemist, mais le morceau refuse l’exercice nostalgique. Curren$y apporte sa décontraction habituelle tandis que Gibbs injecte une intensité plus agressive. Pourtant, là encore, Boldy parvient à imposer son rythme au morceau. C’est peut-être le meilleur exemple de ce que réussit l’album : accueillir des personnalités fortes sans jamais perdre sa cohérence.

“3rd Person” revient vers une forme plus intérieure. La production semble flotter tandis que Boldy multiplie les changements subtils de cadence. Le morceau n’a pas l’évidence immédiate des grands temps forts du disque mais participe largement à sa cohésion.

“First 48 Freestyle” agit comme un rappel brutal de ce qui distingue Boldy de beaucoup de rappeurs contemporains. Sans mise en scène particulière ni structure complexe, il déroule un long bloc de vers avec une aisance qui finit par devenir hypnotique. The Alchemist, de son côté, construit l’un des instrumentaux les plus impressionnants du projet : ample sans être démonstratif.

Enfin, “Drug Zone” clôt l’album sans explosion finale. Ce choix peut frustrer ceux qui attendaient un dernier grand moment, mais il correspond finalement parfaitement à l’esthétique du disque. Pas de conclusion héroïque, simplement le retour vers ce monde que Boldy n’a jamais vraiment quitté dans ses textes.

Une œuvre de continuité plus que de révolution

Bo Jackson n’a peut-être pas le choc de découverte qu’avait provoqué The Price of Tea in China, ni l’ambition formelle de Manger on McNichols. Mais il possède quelque chose de plus difficile à obtenir : la sensation que deux artistes maîtrisent désormais totalement leur langage commun.

Boldy James continue d’affiner une écriture qui refuse le spectaculaire pour privilégier l’accumulation de détails, les silences et les impressions diffuses. The Alchemist, lui, signe certaines de ses productions les plus riches de ces dernières années sans jamais sacrifier la lisibilité du rappeur.

Dans la discographie de Boldy James, Bo Jackson apparaît ainsi comme l’album de la maturité créative : moins surprenant que certains de ses sommets, mais probablement l’un des plus cohérents et des plus immersifs.

Morceaux marquants

“Double Hockey Sticks” – “Brickmile to Montana” – “Steel Wool” – “Photographic Memories” – “Fake Flowers” – “First 48 Freestyle”

Tracklist (liste des titres)

Tracklist de Bo Jackson de Boldy James & The Alchemist
Titre Artiste(s) / Featuring Durée
© SPHERAMA.COM
01.Double Hockey SticksBoldy James & The Alchemist03:25
02.TurpentineBoldy James & The Alchemist03:23
03.Brickmile to MontanaBoldy James & The Alchemist feat. Benny the Butcher02:40
04.E.P.M.DBoldy James & The Alchemist03:38
05.Steel WoolBoldy James & The Alchemist03:22
06.Photographic MemoriesBoldy James & The Alchemist feat. Earl Sweatshirt & Roc Marciano03:53
07.Speed TrapBoldy James & The Alchemist02:06
08.Diamond DallasBoldy James & The Alchemist feat. Stove God Cooks03:26
09.Flight RiskBoldy James & The Alchemist02:06
10.Illegal Search & SeizureBoldy James & The Alchemist02:37
11.Fake FlowersBoldy James & The Alchemist feat. Currensy & Freddie Gibbs03:46
12.3rd PersonBoldy James & The Alchemist03:31
13.First 48 FreestyleBoldy James & The Alchemist03:15
14.Drug ZoneBoldy James & The Alchemist02:55
Durée totale
  1. 44:03