Aux origines de la minute de silence : naissance d’un rituel mondial © DR

Aux origines de la minute de silence : naissance d’un rituel mondial

 

La minute de silence est aujourd’hui un rituel universellement reconnu, mobilisé lors des grandes commémorations, des catastrophes majeures ou de la disparition de personnalités marquantes. Sa simplicité apparente masque pourtant une histoire complexe, faite d’initiatives parallèles, de contextes politiques et de besoins symboliques nouveaux apparus au tournant du XXᵉ siècle.

Les premiers précédents au début du XXᵉ siècle

Le premier cas officiellement attesté d’un temps de silence institué par une autorité publique remonte au 13 février 1912, au Portugal. Ce jour-là, le Sénat de la jeune République portugaise observe dix minutes de silence en hommage à José Maria da Silva Paranhos Júnior, baron de Rio Branco, ministre des Affaires étrangères du Brésil, décédé trois jours plus tôt. Cette initiative, consignée dans les archives parlementaires, constitue la première trace formelle d’un hommage silencieux codifié à l’échelle d’un État.

C’est en l’honneur du baron de Rio Branco que le Sénat portugais instaure la première minute de silence de l’histoir

C’est en l’honneur de José Maria da Silva Paranhos Júnior (20 avril 1845 — 10 février 1912), baron de Rio Branco, que le Sénat portugais instaure la première minute de silence de l’histoire. Elle dura dix minutes, le 12 février 1912. | © Revista Nossa História

La même année, d’autres formes de silence collectif sont observées dans différents pays, notamment aux États-Unis, lors de cérémonies honorant les victimes de la catastrophe du Maine ou du naufrage du Titanic. Ces silences restent cependant ponctuels, non standardisés et encore largement cérémoniels.

La Première Guerre mondiale et l’émergence d’un rituel moderne dans le Commonwealth

C’est dans le contexte traumatique de la Première Guerre mondiale que la minute de silence acquiert une portée nouvelle. L’ampleur des pertes humaines, touchant aussi bien les soldats que les civils, rend insuffisants les rites traditionnels de deuil, souvent religieux et localisés. Deux figures sont généralement associées à la formalisation du rituel :

  • Edward George Honey, journaliste australien et ancien combattant, qui propose en mai 1919, dans une lettre publiée dans la presse londonienne, une période de silence afin de permettre à chacun de se recueillir librement à l’issue de la guerre ;
  • James Percy FitzPatrick, homme politique sud-africain, qui suggère quelques mois plus tard au roi George V l’instauration officielle de deux minutes de silence.

Le 8 mai 1919, Edward George Honey publie dans l’Evening News, sous le pseudonyme de Warren Foster, une lettre intitulée « A Peace Day Essential ». Il y propose l’observation de cinq minutes de silence à l’occasion du premier anniversaire de l’armistice du 11 novembre 1918, à « la onzième heure du onzième jour du onzième mois ». Honey explique avoir été profondément choqué par les scènes de liesse et de danse observées dans les rues le jour de l’armistice, qu’il juge incompatibles avec la mémoire des morts de la guerre. Aussi, il propose :

« Cinq petites minutes seulement. 
Cinq minutes de silence national pour le souvenir. 
Une intercession profondément sacrée… 
Une communion avec les morts glorieux 
qui nous ont apporté la paix, 
et de cette communion peuvent naître une force nouvelle, 
l’espoir et la foi en l’avenir. […] 
Dans ces cinq minutes de silence doux-amer, 
le recueillement sera déjà un service en soi. »

Le journaliste australien Edward George Honey est souvent cité parmi les premiers à avoir formulé l’idée d’un silence national

Edward George Honey (1885–1922), journaliste australien, est souvent cité parmi les premiers à avoir formulé l’idée d’un silence national en hommage aux morts de la Grande Guerre. | © Johnstone, O'Shannessy & Co.

Honey s’appuie également sur une expérience personnelle vécue lors des funérailles du roi Édouard VII, au cours desquelles les trains et la circulation furent totalement arrêtés à midi. Dans le compartiment où il se trouvait, les passagers restèrent plusieurs minutes debout, tête découverte, dans un silence spontané qui le marqua durablement. Aucun document ne permet toutefois d’établir avec certitude que cette lettre ait directement inspiré la décision royale. Néanmoins, dans les milieux journalistiques londoniens de l’époque, Honey était largement perçu comme l’un des premiers à avoir formulé publiquement cette idée.

Près de sept mois plus tard, le 27 octobre 1919, une proposition similaire émanant de James Percy FitzPatrick est transmise au roi George V par l’intermédiaire de Lord Milner. Le souverain officialise la mesure le 7 novembre 1919, instaurant l’observation de deux minutes de silence dans l’ensemble de l’Empire britannique, pratique mise en œuvre pour la première fois le 11 novembre 1919, à la onzième heure du onzième jour du onzième mois, en commémoration de l’armistice de 1918. La symbolique retenue est forte : une minute pour les morts, une autre pour les survivants. Bien qu’aucune source ne permette d’établir avec certitude une filiation directe entre les différentes propositions formulées cette année‑là, leur proximité chronologique suggère un phénomène de pensée parallèle, né d’un même besoin collectif de recueillement face à l’ampleur inédite des pertes humaines.

Au Royaume-Uni, deux minutes de silence sont observées chaque 11 novembre

Au Royaume-Uni, deux minutes de silence sont observées chaque 11 novembre : une tradition instaurée en 1919 sur la proposition de Sir Percy Fitzpatrick, inspirée d’un rituel sud-africain, afin de consacrer une minute au souvenir des morts et une seconde à la gratitude envers les survivants. | © DR

Ce rituel est rapidement adopté dans l’ensemble du Commonwealth, devenant un élément central des commémorations du Jour du Souvenir. Il s’impose durablement comme une forme de mémoire collective silencieuse, transcendant les clivages religieux, sociaux et culturels.

La diffusion en Europe puis dans le monde

En France, la minute de silence s’inscrit dans un cadre législatif avec la loi du 25 octobre 1919, relative à la commémoration et à la glorification des morts pour la patrie. Si une première pratique est parfois évoquée dès 1919, c’est surtout à partir de 1922 que la minute de silence devient un élément central des cérémonies nationales du 11 novembre, observée à 11 heures sur l’ensemble du territoire. Progressivement, le rituel se diffuse dans le reste de l’Europe, où il s’intègre aux commémorations officielles, aux hommages nationaux et aux cérémonies parlementaires.

Au cours du XXᵉ siècle, cette généralisation s’accompagne d’une codification implicite du rituel, tant dans sa durée que dans son déroulement. La pratique s’établit le plus souvent sur une ou deux minutes, selon les traditions nationales ou la nature de l’hommage rendu. Elle s’accompagne de gestes devenus conventionnels — se lever, découvrir sa tête, incliner le regard — qui renforcent la solennité du moment sans nécessiter de paroles. Le choix du moment obéit également à une logique symbolique, la minute de silence étant fréquemment placée à l’ouverture d’une cérémonie ou à une heure précise, notamment dans les cadres parlementaires, militaires et sportifs.

Une minute de silence est observée en mémoire du footballeur Jim Langley

Avant le coup d’envoi d’un match de Premier League entre Fulham et Newcastle United en 2007-2008, une minute de silence est observée en mémoire du footballeur Jim Langley, soulignant la place croissante de ce rituel dans les compétitions sportives. | © thetelf

À mesure qu’elle s’impose comme un langage mémoriel universel, la minute de silence dépasse le cadre strictement militaire ou institutionnel. Elle devient courante dans le monde du sport, mais aussi dans les institutions éducatives et les entreprises, notamment à la suite d’attentats, de catastrophes ou de drames collectifs. Cette diffusion s’observe également à l’échelle internationale :

  • au Japon, lors des commémorations annuelles d’Hiroshima et de Nagasaki ;
  • en Israël, pour le souvenir des victimes de la Shoah et des soldats tombés ;
  • en Australie et en Nouvelle-Zélande, lors de l’ANZAC Day, qui commémore le débarquement de Gallipoli en 1915 et rend hommage à tous les soldats tombés au front dans les conflits ultérieurs ;
  • en Ukraine, où une minute de silence quotidienne a été instaurée depuis 2023 en mémoire des victimes de la guerre.

Le sens profond du silence

Le succès durable de la minute de silence tient à sa neutralité symbolique. Contrairement à une prière ou à un discours, elle n’impose ni mots, ni croyance, ni interprétation. Chacun peut y projeter son propre rapport au deuil, à la mémoire ou à la réflexion intime. Cette suspension volontaire de la parole offre un espace intérieur rare, où l’individu peut accueillir ses émotions sans médiation, et où la communauté se rassemble autour d’un même geste sans avoir à s’accorder sur un langage ou un récit commun.

Minute de silence devant la tombe du Soldat inconnu, le 11 novembre 1923

Minute de silence devant la tombe du Soldat inconnu, le 11 novembre 1923, lors des commémorations de l’Armistice : les participants se tiennent immobiles autour du monument, dans une atmosphère solennelle marquée par le recueillement et la mémoire des combattants disparus. | © Meurisse/BNF

Ce caractère inclusif explique son adoption massive dans les sociétés modernes et pluralistes, où coexistent des traditions religieuses, philosophiques et culturelles diverses. Le silence devient alors un langage universel, capable d’exprimer à la fois le respect, la solidarité et la gravité d’un instant partagé. Il acquiert même une dimension civique, en permettant à des collectifs hétérogènes de se reconnaître dans un rituel commun, dépourvu de hiérarchie symbolique. Par sa simplicité et sa sobriété, la minute de silence s’impose ainsi comme l’une des formes de commémoration les plus accessibles et les plus fédératrices de notre époque.